TuishouSimple fouetéventailéventailRamener le tigre à la montagne

Etudes sur Tchouang Tseu

En préambule de son livre, Jean François Billeter, explique ce qu’est ‘le ‘ Tchouang Tseu : un ouvrage rassemblant des textes de ce philosophe chinois et d’auteurs anonymes qui ont été proches de lui, se sont inspirés de lui ou ont été associés à son nom par la suite. C’est un classique maintes fois cité et commenté. Billeter nous offre son interprétation, une exploration à travers quatre études, quatre éclairages sur cette œuvre complexe et passionnante.

Jean François Billeter

Allia, 2006

Notice d’Elisabeth Mertz

La première est structurelle. Billeter démonte les procédés qui sous-tendent l’art du dialogue, une forme très utilisée dans le Tchouang Tseu. Deux personnages conversent, et l’un des interlocuteur, au lieu d’enchaîner les propos, semble digresser complètement. Cette digression a pour effet de frapper l’imagination de l’autre, l’amenant ainsi à une prise de conscience. Billeter propose une lecture de ce procédé à la lumière des connaissances actuelles sur l’hypnose thérapeutique. En effet, le psychiatre Milton Erickson qui avait recours à l’hypnose pour soigner ses patients utilisait des ressorts similaires. « Il commençait par distraire [le patient] de son angoisse ou de sa souffrance en l’étonnant, c’est-à-dire en fixant son attention ailleurs. Il profitait de cet état de distraction pour s’adresser à son imagination et l’aider à accomplir par elle une transformation de ses dispositions intérieures. »

La deuxième étude est centrée sur les notions de non pouvoir et non vouloir. Selon Billeter, Tchouang Tseu ne rejette pas simplement le pouvoir, il en critique les fondements. Les relations de pouvoir sont partout, pourtant la meilleure position semble être celle de celui qui refuse à la fois de dominer et d'être dominé. Le désir d'exercer un pouvoir sur l'autre relève d'une méconnaissance des lois inhérentes aux transactions humaines : nous ne pouvons vivre, échanger, collaborer avec nos semblables si nous n’acceptons pas qu’ils agissent également sur nous. Le vouloir et le non vouloir sont au cœur de cette réflexion : en étant soumis au régime de l’intentionnalité- conduit par nos désirs, nos craintes, nos projets, nos ambitions, nous nous épuisons. En reconnaissant cette soumission, notre conscience peut acquérir le pouvoir d’être intentionnelle ou non, de vouloir et de ne pas vouloir.

La troisième est un commentaire d’un dialogue : Confucius échange avec son disciple Yen Houeï qui veut intervenir à la cour d’un tyran. Au cours de cet entretien ils vont dégager ensemble le secret de l’action efficace. Le sage sait garder pour lui le ressort de l’action, son aboutissement ne doit pas dépendre d’autrui. Il sait se prémunir du désir ‘de se faire un nom et d’avoir barre sur autrui’ et sait discerner ces désirs chez l’autre. Il agit de façon entière et directe. L’action doit être spontanée. Pour parvenir à cette fin Confucius invite son élève à pratiquer le jeûne de l’esprit. « C’est-à-dire à unifier [son] intention, à écouter pas avec [son] oreille mais avec son esprit, [pas avec son] esprit mais avec son énergie.  Car l’oreille ne peut faire plus qu’écouter, l’esprit ne peut faire plus que reconnaître tandis que l’énergie est un vide entièrement disponible. »

La dernière intitulée ‘arrêt vision et langage’ s’attache à la fonction du langage, son organisation et ses effets. Le sage est conscient que « l’ordre intelligible que créent les divisions du langage ne s’étend jamais à la réalité entière ». Il reconnaît son utilité en gardant à l’esprit ses limites.

Ces études abondamment nourries de notes, de références bibliographiques et d’explications sur les traductions du chinois représentent une véritable mine de réflexions pour qui souhaite appréhender la culture chinoise.

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